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30 mai 2012 3 30 /05 /mai /2012 09:49

 

C'était il y a trois ans - un mercredi comme le jour où j'écris cet article. A peine avoir refermé la porte vitrée qui séparait l'entrée du centre de loisirs de la cour de récréation de ce centre, mon regard s'est posé instinctivement, comme un aimant, sur un petit garçon brun agenouillé, la tête baissée, jouant tout seul avec des osselets et tordant ses doigts avec une étonnante agilité. Comme dirait le psychanalyste Henri Rey-Flaud : "Leur gestuelle de verre fait penser qu'ils écoutent en secret la musique de leurs doigts".      

Les autres enfants jouaient paisiblement entre eux à des jeux de ballon et couraient partout sans se préoccuper le moins du monde de ce petit être calme et solitaire, qui lui-même ne se préoccupait aucunement des jeux des autres enfants ni de son environnement. De là où j'étais, à 50 mètres environ de ce petit garçon qui ne bougeait pas d'un poil de l'endroit où il était et qui n'avait pas relevé sa tête une seule fois, mon regard a balayé toute la cour de récréation plusieurs fois pour en arriver à la conclusion que l'enfant ne s'était pas assis là par hasard. En effet, quelques formes géométriques s'esquissaient dans mon esprit ; elles se formaient comme une illusion d'optique ; l'enfant se serait donc installé pas n'importe où dans la cour mais sur un angle droit qui avait dû émerger de son esprit. Ce n'est pas comme un animal qui marquerait son territoire choisi en urinant dessus par exemple, mais dans le cas de cet enfant, c'est bien cette partie du territoire qui n'attendait plus que lui, qui était faite pour lui, prête à l'accueillir. L'enfant semblait donc avoir un rapport géométrique à l'espace. En effet, ce sentiment donnait l'impression, pour tout individu qui aurait été là à ma place, que la position de l'enfant avait quelque chose de symbolique, de mathématique, de géométrique. Cela est difficile à expliquer mais il paraissait venir d'un autre monde. De plus, il semblait aussi que les autres enfants se tenaient à bonne distance de lui et ne franchissaient pas la ligne imaginaire les séparant de lui, sans quoi il aurait eu l'impression d'une intrusion insupportable dans sa bulle. Ce qui l'aurait probablement mis dans tous ses états. Une sorte de pacte spirituel symbolique avait donc pu être signé, entre lui et les autres enfants, pour ne pas franchir cette ligne imaginaire symbolisant la ligne de protection de l'enfant contre les invasions extérieures.

 Je me suis approchée de plus en plus dans la cour de récréation, mais je ne me dirigeais pas vers l'enfant en question mais vers celui que je venais chercher, car à l'époque j'étais étudiante, je donnais des cours particuliers et je faisais aussi de la sortie d'école. En attendant qu'il aille chercher ses affaires et qu'il se prépare, je me suis assise sur un rebord de fenêtre et je ne regardais plus le petit autiste ; le regarder aurait été un sacrilège ; il se serait interrompu et se serait senti pénétré. Je ne voulais donc en aucun cas être intrusive.

En revanche, ce dernier à qui je donnais environ 9-10 ans, a soudainement quitté son activité pour grimper sur un muret qui se trouvait tout près de celui où j'étais assise. Il commençait alors à marcher sur la pointe des pieds ; je ne le regardais pas mais je savais ce qu'il faisait. Toujours sur la pointe des pieds, il commençait à se rapprocher de plus en plus vers moi. Alors j'ai eu le réflexe de me lever de ma place pour ne pas constituer un obstacle pour lui et le laisser continuer sur sa ligne droite. En me levant, je pensais donc qu'il allait continuer sur sa ligne droite, sur la pointe des pieds... mais pas du tout ! 

Lorsque je me suis levée, il est descendu à terre, et à bonne distance de moi, il commençait à tournoyer en courant pour former un cercle : il tournait doucement au début puis de plus en vite. Le garçon que j'étais venu chercher est revenu à ce moment-là ; il était prêt à partir, donc moi aussi. Mais au moment où l'on allait partir, le garçon autiste, en tournoyant toujours sans dire un seul mot et dans un calme absolu, fixait un sac que je tenais dans une main. Puis d'un seul coup, sans que personne ne s'y attende, le garçon autiste est sorti de son cercle pour aller mettre une claque sur la tête du garçon que je suis venu chercher, sans aucune expression sur son visage, et à la stupeur générale, puisque des animatrices avaient accouru, en criant, pour retenir le garçon autiste, l'empêcher de recommencer.

Le garçon frappé avait eu un peu mal à la tête mais plus parce qu'il avait été surpris de la claque qu'il avait  reçue. Je lui ai demandé si ça allait ; il m'a dit que oui et que, de toute façon, il avait l'habitude avec ce garçon autiste. De surcroît, il savait donc quels étaient ses comportements et réactions habituels. N... (initiale pour garder l'anonymat) ne s'est pas rebellé ; il s'est laissé faire, dans un bon esprit car, après tout, ce n'était pas de sa faute s'il était comme ça. En revanche, le garçon autiste ne m'a rien fait du tout à moi.  J'avais même le sentiment que l'enfant avait un don pour entrevoir l'intérieur d'une personne, contrairement à ce qu'on raconte sur l'absence d'empathie des personnes avec autisme. J'avais l'impression étrange que s'il s'était brusquement dégagé de son activité avec les osselets, c'est qu'il avait pressenti une intrusion dans sa bulle. L'intrusion, c'était moi, car il ne m'avait jamais vue auparavant. En même temps, il semblait me suivre et remarquer ce sac que je tenais dans la main. Aussi, il avait l'air rassuré parce qu'il avait dû sentir que je lui voulais du bien.  Une sorte de télépathie émergeait de ce garçon qui, bien que non parlant, semblait doté d'une intelligence remarquable, difficilement explicable.

Après ce petit incident imprévisible, nous avons quitté le centre pour rentrer, et sans me retourner, je commençais déjà à me poser des questions sur l'enfant autiste car j'étais réellement intriguée ou peut-être même perturbée par cet enfant ayant l'air d'appartenir à un autre monde - un monde secret, un monde de l'au-delà et du néant. Vais-je le revoir la prochaine fois ? J'en avais envie. Comment s'appelle-t-il ? J'aurais pu le demander à N... mais je n'y ai pas pensé. Pourquoi fixait-il ce que je tenais dans la main ? J'espère qu'il est à son aise au centre et que les animateurs s'occupent bien de lui...

Celui que j'ai rencontré s'est arrêté au seuil du langage - aux empreintes comme dirait les psychanalystes adeptes de la théorie freudienne. Freud distinguait quatre temps fondateurs du sujet du langage :

1°) les "empreintes" imprimées au stade originel des sensations ;

2°) les "images" enregistrées au stade des perceptions ;

3°) les "traces" signifiantes constitutives de l'inconscient ;

4°) les représentations conscientes d'objets, supports de la réalité ordinaire. 

Les autistes atteints de la forme de Kanner, comme celui que j'ai vu, sont au stade des empreintes. Ceux qui sont autistes de haut niveau ou Asperger sont au stade n°2 des images. Les névrosés sont au stade n°3 et les personnes dites normales sont au stade n°4. Fantasme de psychanalystes ! 

Il ne faut pas voir ce schéma grossier comme une pyramide hiérarchisante qui va du plus faible au plus fort, car la réalité est beaucoup plus complexe que cela. Mais selon les psychanalystes, il s'agit de réactiver la connexion interrompue, de comprendre pourquoi la substitution des images aux empreintes a échoué dans le cas des autistes. Il s'agit certainement d'activer la perception de "l'Autre", qui leur fait actuellement défaut. Évidemment, la psychanalyse n'est pas une science exacte, et je n'accorderai jamais le monopole exclusif de la psychanalyse dans la recherche scientifique d'un traitement. Bien au contraire, je fais davantage confiance aux chercheurs sur le plan du cerveau. Mais les causes étant neurobiologiques, environnementales et génétiques, j'estime que les professionnels de ces différents secteurs ont tout intérêt à s'unir pour mettre en commun leurs travaux et arriver à un objectif d'autonomisation poussé plus loin encore que ce qui existe déjà.

Les méthodes comportementales comme ABA donnent les meilleurs résultats pour l'instant. La piste d'un traitement est trop ambitieuse, car pour parler de traitement, il faudrait d'abord parler de maladie. Or, les troubles autistiques ne sont pas officiellement des maladies, mais constituent une différence, une spécificité dont il faut tenir compte constituant une norme légitime, des capacités intellectuelles et de mémorisation hors du commun qu'il faut à tout prix préserver chez les autistes, étant donné qu'elles peuvent constituer des modèles pour traiter différemment l'information et nous faire découvrir les secrets imperceptibles de notre monde, ses arcanes, ses détails, ses symboles. Sans nier la souffrance liée à leur handicap, il ne faut pas réduire les troubles autistiques au handicap mais en prélever ce qu'il y a de meilleur, ce qui manque à la norme.

 

De ce jour insolite, émane un grand intérêt pour l'autisme qui prend forme par mes lectures, des témoignages et par la cinématographie et les documentaires. Voilà pour la petite anecdote.  


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Published by Princess Sarah - dans éducatif
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