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1 mars 2012 4 01 /03 /mars /2012 21:59

Cela fait maintenant six mois que je n'ai pas publié de nouvel article sur mon blog, pour des questions d'emploi du temps. L'inspiration m'est soudainement réapparue à l'issue de ma visite de l'exposition Exhibitions, l'invention du sauvage, actuellement présentée au musée du quai Branly jusqu'au 3 juin 2012.

Afin de ne pas laisser la publicité polluer ma page de blog - inévitable lorsque l'on ne publie rien pendant plus de 45 jours -, j'ai donc décidé de me lancer dans la rédaction d'un mini compte rendu de cette exposition qui m'a beaucoup plu et est très riche en archives. Ainsi, Lilian Thuram, ici commissaire général de l'exposition, a eu la bonne idée de se lier à Pascal Blanchard, historien, pour questionner l'altérité, le sens des "zoos humains" qui a donné son titre à l'ouvrage de Pascal Blanchard.

Utilisé comme un outil pédagogique pour comprendre la nature des préjugés et du racisme contemporain, l'exposition s'appuie sur un grand nombre de supports tels que des photographies, des affiches d'exposition coloniale, des moulages relatifs aux pratiques de la médecine, des sculptures, des portraits, des peintures, des objets de tribus de différents continents, des vidéos, et il y avait surtout en grande majorité des photographies et des vidéos. L'exposition se termine par un court-métrage de Vincent Elka qui rassemble des témoignages de personnes d'aujourd'hui victimes de préjugés ou discriminées : une femme musulmane voilée, un couple homosexuel, une femme Rom, un adolescent trisomique, un Africain, des jeunes, etc. En reprenant le mythe du sauvage, ce petit film sert de conclusion en nous obligeant à nous poser les bonnes questions : "Quels sont mes propres préjugés aujourd'hui ? De qui suis-je le "sauvage ? Quel est mon sauvage ? "

 

C'est au début des voyages de découvertes à partir du XVe siècle, dès Christophe Colomb, que les Européens construisent leur identité par rapport à l'autre. Au fur et à mesure des grandes découvertes des nouveaux continents, le sauvage et le monstre vont non seulement constituer une opposition fondamentale par rapport au monde civilisé, aux Européens, mais aussi attirer l'attention positivement et négativement - la fascination, d'une part, et l'épouvante d'autre part. Par exemple, l'exotisme fascine mais le sauvage ou le monstre fait peur. Pour désinhiber cette peur, ces mêmes monstres et ces mêmes sauvages vont amuser, divertir un public. C'est sur ce dualisme que l'exposition se propose d'expliquer la façon de voir des Occidentaux de l'époque. Ainsi, le début de l'exposition présente des figures d'humains difformes, différents, appelés monstres : des femmes à barbe ou à forte pilosité comme Antonietta Gonsalvus dont on découvre le visage entièrement couvert de poils, des nains, des géants, des siamois, sans oublier la Vénus hottentote au fessier proéminent. Ces monstres sont exhibés comme objets de divertissement dans les cours européennes, les foires, les cirques, les cabinets de curiosité, les expositions universelles.

La notion de sauvage, quant à elle, a évolué au fur et à mesure de la découverte du monde. Chaque population identifie son sauvage à partir de ses propres représentations. Donc pour les Grecs, le sauvage c'est le barbare scythe. Au Moyen Age, le sauvage est l'homme des forêts qui s'habille avec des peaux d'animaux. Pour les Européens de la Renaissance, le sauvage est l'Amérindien. Durant le voyage de retour, des Indiens sont amenés en Europe en guise de trophées ou pour divertir les cours, ou être montrés en spectacle dans lesquels ils exécutent des danses, des acrobaties. Le carnaval est aussi un moyen de mettre en scène ces représentations fantasmées, voire de les exagérer.

Au cours du XIXe siècle, l'exhibition change de nature avec la classification des races liée au développement de la science, mais aussi pour servir les coloniaux. L'exposition nous rappelle alors les théories du XIXe siècle, la croyance en la phrénologie, les instruments de mesure de l'angle du crâne, etc. Ces exhibitions vont donc avoir un autre but que celui de divertir, puisqu'au XIXe siècle, elles étaient mises au service de la propagande coloniale. Les affiches, qui rappellent les tracts pour la vente aux enchères d'esclaves pendant le commerce triangulaire, cherchent à attirer les visiteurs au jardin zoologique d'acclimatation, par leurs gros titres, leurs couleurs et les traits physiques des populations représentées.  Ces exhibitions vont durer environ cinquante ans de la fin du XIXe siècle aux années 1930. La comparaison des humains exhibés aux animaux est flagrante, car on fait cohabiter ces hommes et les animaux dans un même espace, par exemple au jardin d'acclimatation. C'est une manière de les déshumaniser. Il n'y a plus de zoos humains en Europe après 1940 et après 1930 en France, parce que, d'une part, le cinéma remplace les expositions, et d'autre part, les Occidentaux ne sont plus en quête d'exotisme     vu qu'ils s'intéressent à d'autres choses.

Si j'avais à donner mon avis pour vous conseiller cette exposition que je recommande surtout aux jeunes - enfants et adolescents en particulier - je dirais que c'est une exposition très riche, très dense, avec beaucoup d'archives qui retracent l'histoire d'un siècle d'exhibitions humaines, car "exhibitions" rime avec manifestations publiques. L'abondance des sources s'explique par un accès très large du public à ces spectacles. Dans une des galeries de l'exposition, je me suis aperçue en lisant les témoignages de familles qui avaient été exhibées et qui ont fini par rentrer chez elles avec les siens, qu'elles étaient malheureuses et pas bien traitées. Certains tombaient malades ou mouraient. Je dirais qu'en parcourant toute l'exposition, je n'ai découvert que les représentations portées par les Européens sur ces populations, comme pour montrer qu'ils dominaient systématiquement par leur pouvoir d'imposer, alors qu'une petite partie de l'exposition seulement évoquait le regard porté sur les Européens, notamment à travers les témoignages dont je vous ai parlé.

L'exposition veut-elle alors nous montrer que la domination des Occidentaux s'exprime avant tout par l'image, la science et le langage auxquels eux seuls avaient accès, et que ces peuples n'avaient pas le droit à la parole et à l'émotivité ? J'ai fort à parier qu'il y a cette dimension implicite dans cette exposition. Ce qui fait toute sa qualité. Elle fait réfléchir car elle pose les bonnes questions. Elle montre de façon exhaustive tout le cheminement de la pensée occidentale, de la Renaissance jusqu'à notre époque. En outre, l'évolution historique est très bien montrée. Nous sommes tentés de comparer nos représentations actuelles avec les représentations de l'époque. Pour ma part, je n'aurais jamais assisté à ces spectacles, car ce qui est humiliant pour un exhibé montré comme une bête de foire serait tout aussi humiliant pour moi. J'ai pour philosophie de ne jamais faire aux autres ce que je n'aimerais pas qu'on me fasse. Pour découvrir une culture, le regard porté ne doit pas être porté par rapport à nous-mêmes mais rester neutre. Or, l'altérité est le fondement même de l'intérêt de ces exhibitions du XIXe-XXe siècle.

L'Européen construit son identité et ses valeurs par rapport à l'autre, celui qui ne lui ressemble pas, car d'après lui, il y a quelque chose de rassurant dans l'affirmation que l'autre est inférieur. En revanche, on peut comprendre que pour l'époque, ce qui était nouveau, différent, attirait mais faisait aussi rendre déviant et ouvrait la porte aux thèses les plus folles.

La phrénologie, du fait des progrès de la science, pour l'époque, était une nouveauté. Elle était considérée comme sérieuse. Aujourd'hui, du fait que les sciences - et en particulier la médecine - ont évolué, le regard est différent ; ces thèses innovantes, pour l'époque, sont aujourd'hui fausses. C'est là qu'il y a une note d'espoir, car plus le monde évolue, plus les progrès scientifiques avancent et plus certaines affirmations pourront être remises en question. L'exposition nous laisse donc sur cette note d'espoir.

Enfin, par rapport aux oeuvres, je dirais que j'ai seulement été surprise par une seule : une vidéo montrant Joséphine Baker en train de danser une danse africaine avec son pagne et avec son déhanché dynamique, comme si elle était mise dans le même panier que les autres bêtes de foire exhibées. Alors que, moi, je ne la connaissais que par l'adulation que lui portait son public, telle une diva. Je conseille donc cette exposition très pédagogique aux jeunes et à leur famille car elle fait réfléchir et s'intègre bien aux questions contemporaines de notre société.

 

Le Masurier, Le Nègre-Pie

(Madeleine de la Martinique et  sa mère)       Lavinia Fontana, Portrait 

1782                                                         d'Antonietta Gonsalvus, 1585    Paul Dupont,                                                                                                                                                 affiche 1901

linkle-masurier-le-negre-pie-Madeleine-de-la-Martinique-et-sa-.jpganton1.jpgexhibitions_0001.jpgaffiche Folies-Bergère les zoulous Jules Héret 1878Affiche de Jules Héret "Folies Bergères. Les zoulous", Paris, 1878 

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Published by Princess Sarah - dans histoire
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